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Le malaise de la photo (trop) facile

On en est déjà au soixantième article publié sur la Nature Des Images! En temps normal, j’ai tendance à partager ma passion dévorante pour la photo en prenant soin d’adopter un point de vue optimiste. Mais la photo apporte aussi son lot de frustrations et tout photographe passe nécessairement par des phases de baisse de motivation. Que ces creux soient plus ou moins profonds et plus ou moins durables, je pense juste qu’ils sont normaux. Mon expérience personnelle de photographe intéressé par beaucoup de choses mais tout particulièrement focalisé sur la photo de nature me laisse cependant penser que le simple fait de prendre des animaux sauvages en photo est sans doute une des disciplines les plus frustrantes qui soient et ce pour plusieurs raisons.

La photo animalière… Quand la beauté nait bien souvent de la contrainte…

D’abord parce que votre sujet n’est pas un modèle. Vous ne pourrez jamais directement lui demander de se placer à un endroit précis, à un moment convenu à l’avance tout en lui suggérant de prendre la pose. En cela, le photographe animalier est un peu comme un reporter qui se doit de composer avec l’instant. C’est frustrant car souvent, cet instant tant espéré n’arrive jamais et on se doit d’admettre que parfois, une belle rencontre relève uniquement de la chance. Bien sûr, c’est aussi sans doute ça qui fait à la fois l’attrait et l’intensité de la discipline. Pour mettre toutes les chances de son côté, il faut être patient, multiplier les heures passées sur le terrain et affûter sans relâche son aptitude à être réactif. De ce point de vue là donc, ce facteur chance va de pair avec tout ce qui touche de près ou de loin à l’expérience et au “mérite”. En attendant et pour s’y préparer au mieux, on peut penser que ce n’est donc pas un mal de d’abord s’entrainer à bien maîtriser son matériel et son self-control dans des situations « faciles ». Et puis la pratique apprend aussi à organiser tous les petits à côtés comme par exemple charger ses batteries… Je revois encore et toujours ce message sur l’écran arrière de mon boîtier face à ces lagopèdes alpins dans un cadre et une lumière splendide alors que j’étais sans doute en passe de shooter un des clichés de ma vie…

Quand l’avidité prend le pas sur l’éthique…

Une bonne connaissance du terrain et de son sujet permettra de se focaliser sur les lieux dans lesquels la probabilité d’obtenir la photo tant espérée sera la plus élevée (de même que tout ça sera utile pour déterminer le moment le plus opportun). C’est très bien mais il faut prendre garde à ce que cet excès de planification ne nuise pas à l’intuition et à l’exploration. Pour garder de l’entrain dans sa pratique, je crois qu’il faut savoir faire preuve d’alternance. Parfois, on va aussi aller jusqu’à user de quelques subterfuges pour provoquer la rencontre. C’est typiquement ce que l’on fait tous lorsqu’on prend des photos à la mangeoire (où auprès d’une mare artificielle) dans son jardin. Là où je vis à l’heure actuelle, les photographes taïwanais vont même beaucoup plus loin en usant (et abusant) allègrement du nourrissage et même de la repasse en milieu naturel. Il faut croire que de ce point de vue là, le lecteur .mp3 et le haut-parleur font ici partie de la panoplie du photographe. Mais quand bien même on arriverait à amener son sujet à un endroit précis au moment où on se sera mis dans de meilleures dispositions pour l’attendre, il manquera encore probablement quelque chose: un arrière-plan ou une lumière particulière. Car au fond, et c’est ça qui est beau, même le plus onéreux et performant des matériels, la meilleure des « planifications » (et surtout celle qu’on pourrait même qualifier de « triche ») ne suffira peut-être pas à vous faire rapporter une image meilleure qu’un cliché des plus spontanés qui soient… La preuve par l’exemple, j’espère bien l’illustrer avec la série de photos ci-dessous: de jolies images mais rien de sensationnel et qui de toute façon étaient trop faciles à faire pour être « Belles » à tous les sens du terme…

L’histoire de cette série d’images…

Pour vous resituer le contexte, j’avais passé la journée à me balader et à photographier des oiseaux dans la nature, sur la côte Nord de Taïwan. En voulant regagner la capitale en train, j’ai vu une dizaine de milans noirs (Milvus migrans formosanus) cercler au dessus du port de la ville de Keelung et j’ai décidé de m’approcher pour voir de quoi il en retournait. Là, des dizaines de photographes grimés en soldats (« ridiculeusement ») suréquipés avaient alignés leurs trépieds carbone et leurs supers téléobjectifs le long des quais. L’un d’eux jetait dans l’eau des sortes d’épluchures de fruits ou de légumes rouges et les milans se dépêchaient de plonger pour les attraper et s’en nourrir. C’était un bien beau spectacle de voir ces rapaces à quelques mètres piquer brusquement et se saisir de l’appât dans une gerbe d’éclaboussures. La lumière était plus que correcte ce jour là et les reflets des buildings dessinaient de magnifiques reflets sur l’eau. Bien sûr j’ai sauté sur l’occasion pour moi même enchaîner les rafales et tenter de rapporter de beaux clichés. Cela dit, vous pourrez vous aussi constater qu’il y a sur chaque image quelque chose qui ne va pas. Que ce soit l’exposition, la netteté, la lumière ou la composition, il y a toujours quelque chose qui cloche… Bien sûr ce n’est pas entièrement de ma faute et bien souvent l’autofocus du 70D a été dans les choux. Mais en rentrant, je me suis posé toutes sortes de questions et en suis venu au point que quand bien même j’aurais rapporté « la photo parfaite », je crois que je ne serais pas arrivé à complètement l’adorer…

Le mot de la fin…

Ô, toi lecteur qui auras suivi ma dissertation jusqu’à ce point, tu mériterais à n’en point douter que l’on érige une statue à ta gloire tant ma pensée à fait des méandres… Ta première réaction doit sans doute être la même que la mienne. Tu as envie de me dire qu’après tout, cette sélection n’est déjà pas si mal et qu’il suffirait probablement d’un peu de persévérance (et peut être d’une petite optimisation des réglages) pour enfin en arriver à ce cliché tant escompté. C’est vrai et je n’exclue pas de retourner essayer de le prendre, mais suis-je bien sûr d’en avoir envie?  Cette petite séance photo a aussi été la confirmation d’un ressenti global dans l’évolution de ma pratique photographique. Je n’aurais jamais pu rapporter ce genre d’images en toute spontanéité (ou alors là, j’aurais été content)… Certes, j’ai réalisé à l’occasion de mon séjour à Taïwan, quelque uns de ceux que je considère comme mes plus beaux clichés d’oiseaux. Comme je l’avais déjà évoqué (ici), le fait de photographier des sujets peu farouches m’a permis de mieux me focaliser sur autre chose en perfectionnant ma technique et mon sens “artistique ». D’un autre côté ces belles images se prennent souvent au mépris de ce qui fait que j’aime la photo de nature. Je n’ai quasiment plus jamais l’occasion de me retrouver seul et en osmose avec mon sujet et son habitat. Je profite « honteusement » de ce que je qualifie comme de la tricherie à l’égard du monde animal et j’ai parfois l’impression de passer ma vie dans un zoo en ne « luttant pas à armes égales » avec mon sujet. Car oui, je considère encore et toujours la photo de nature comme une petite partie de « chasse », et c’est ce sentiment d’excitation là que je crois aujourd’hui avoir un peu perdu. Il me tarde vraiment de pouvoir jouer à nouveau à cache-cache avec maître renard sur le Larzac, et ce jour là, il pourra voir que j’ai progressé. Car je préfère de loin rentrer avec des images plein la tête et une carte mémoire vide de clichés qu’à peine fatigué et la carte pleine de photos « malhonnêtes »… En attendant, je vous laisse avec une petite sélection de dix photos… En prenant un petit peu des éléments contenus dans chacune d’entre elles, je crois que j’aurais pu sortir une très bonne image… Mais cette fameuse image, ce n’est pas ce jour là que je l’ai réalisée… Et c’est probablement mieux ainsi car elle aurait été « trop facile »…

J'aime l'arrière-plan, l'exposition est correcte, le sujet est net et les exifs me confirment que les paramètres de prise de vue étaient adaptés. De plus, la distance me séparant du sujet était impeccable de sorte que j'ai pu m'affranchir d'un recadrage qui aurait pu faire passer à la trappe quelques millions de pixels et ne laisser qu'une image résiduelle de moindre qualité. Cela dit, j'aurais sans doute préféré avoir l'oiseau de face et il manque une petite attitude particulière qui aurait pu en faire selon moi une bonne photo... (Photo Joris Bertrand)

J’aime l’arrière-plan, l’exposition est correcte, le sujet est net et les exifs me confirment que les paramètres de prise de vue étaient adaptés. De plus, la distance me séparant du sujet était impeccable de sorte que j’ai pu m’affranchir d’un recadrage qui aurait pu faire passer à la trappe quelques millions de pixels et ne laisser qu’une image résiduelle de moindre qualité. Cela dit, j’aurais sans doute préféré avoir l’oiseau de face et il manque une petite attitude particulière qui aurait pu en faire selon moi une bonne photo… (Photo Joris Bertrand)

La tête de l'oiseau est bien éclairée ce qui met en valeur sa posture un peu interrogatrice... Même le cadrage est bon car il contribue à donner cette impression d'un majestueux rapace volant de toute sont envergure et qui serait comme subitement scotché par un petit détail ayant attiré son attention. Une fois de plus, la proximité avec l'oiseau était telle que je n'ai pas eu à recadrer le tout en post-production. La netteté est correcte, sans pour autant être parfaite mais ce qui me dérange un peu ici c'est le dessous des ailes pas assez exposé même après un ajustement en post-production (Photo Joris Bertrand)

La tête de l’oiseau est bien éclairée ce qui met en valeur sa posture un peu interrogatrice… Même le cadrage est bon car il contribue à donner cette impression d’un majestueux rapace volant de toute sont envergure et qui serait comme subitement scotché par un petit détail ayant attiré son attention. Une fois de plus, la proximité avec l’oiseau était telle que je n’ai pas eu à recadrer le tout en post-production. La netteté est correcte, sans pour autant être parfaite mais ce qui me dérange un peu ici c’est le dessous des ailes pas assez exposé même après un ajustement en post-production (Photo Joris Bertrand)

C'est l'attitude du rapace dans toute sa splendeur, mais cette fois-ci il était un peu loin et il m'a fallu ajuster le cadrage en post-production. Pour le reste, son œil a un aspect un peu vitreux qui est du au fait que l'oiseau a par réflexe déployé sa membrane nictitante pour se protéger de l'impact. En plus la netteté laisse à désirer en raison d'une mise au point décalée dans le feu de l'action... (Photo Joris Bertrand)

C’est l’attitude du rapace dans toute sa splendeur, mais cette fois-ci il était un peu loin et il m’a fallu ajuster le cadrage en post-production. Pour le reste, son œil a un aspect un peu vitreux qui est du au fait que l’oiseau a par réflexe déployé sa membrane nictitante pour se protéger de l’impact. En plus la netteté laisse à désirer en raison d’une mise au point légèrement décalée dans le feu de l’action… (Photo Joris Bertrand)

Sans doute une des plus artistiquement réussie de la série... Le reflet de l'eau confère à l'image un rendu très graphique qui évoque une peinture... Bref, un reflet comme ça et un oiseau de face se saisissant de sa proie dans une gerbe d'eau et j'aurais été content... D'autant plus si la netteté avait été au rendez-vous... (Photo Joris Bertrand)

Sans doute une des plus artistiquement réussie de la série… Le reflet de l’eau confère à l’image un rendu très graphique qui évoque une peinture… Bref, un reflet comme ça et un oiseau de face se saisissant de sa proie dans une gerbe d’eau et j’avais ma photo… D’autant plus si la netteté avait été au rendez-vous… (Photo Joris Bertrand)

Enfin une image avec un oiseau de face mais c'était sans compter sur le vilain nuage qui vient de passer par là et a éclipsé par la même occasion tous les splendides reflets... L'image est donc moins intéressante en terme de lumière et l'oiseau a une seule de ses membranes nictitante déployée, comme s'il portait un monocle... Pour le reste, j'ai hésité pendant un moment avant de me décider à recadrer et perdre un peu en qualité... (Photo Joris Bertrand)

Enfin une image avec un oiseau de face mais c’était sans compter sur le vilain nuage qui vient de passer par là et a éclipsé par la même occasion tous les splendides reflets… L’image est donc moins intéressante en terme de lumière et l’oiseau a une seule de ses membranes nictitante déployée, comme s’il portait un monocle… Pour le reste, j’ai hésité pendant un moment avant de me décider à recadrer et perdre un peu en définition… (Photo Joris Bertrand)

Alors ça aussi niveau attitude c'est plutôt pas mal, mais que fait-il encore de dos?! Pardon, je rectifie... Pourquoi ne me suis-je pas placé de l'autre côté?! (Photo Joris Bertrand)

Alors ça aussi niveau attitude c’est plutôt pas mal, mais que fait-il encore de dos?! Pardon, je rectifie… Pourquoi ne me suis-je pas placé de l’autre côté?! (Photo Joris Bertrand)

Une fraction de seconde en retard... Le milan s'est déjà saisi de sa proie et est en train de quitter le cadre à toute vitesse... (Photo Joris Bertrand)

Une fraction de seconde en retard… Le milan s’est déjà saisi de sa proie et est en train de quitter le cadre à toute vitesse… (Photo Joris Bertrand)

Le petit coucou pleine pastille à la faveur d'un petit recadrage... (Photo Joris Bertrand)

Le petit coucou pleine pastille à la faveur d’un petit recadrage… (Photo Joris Bertrand)

Enfin un petit coup de projecteur sous les ailes... (Photo Joris Bertrand)

Enfin un petit coup de projecteur sous les ailes… Mais après… (Photo Joris Bertrand)

La voilà la fameuse gerbe d'éclaboussures! (Photo Joris Bertrand)

La voilà la fameuse gerbe d’éclaboussures! Mais c’est celle de l’oiseau d’avant… (Photo Joris Bertrand)

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Une réflexion sur “Le malaise de la photo (trop) facile

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