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J’ai regardé à nouveau le « naïvement dégueulasse » Monde du silence…

CousteauHier à Taipei, c’était typhon « Chan-Hom » au programme: classes et bureaux fermés pour la journée. Suite à la polémique récente autour du documentaire du commandant Cousteau (et de Louis Malle) réalisé en 1956, j’ai eu envie de visionner à nouveau Le monde du silence. La dernière fois que j’avais du le voir, je devais encore être un mouflet. Comment allais-je percevoir aujourd’hui ce documentaire que certains ont qualifié de « naïvement dégueulasse »? Pourquoi le gamin que j’étais au début des années quatre-vingt dix n’y avait pas vu la cruauté récemment rapportée par les moralisateurs du vingt-et-unième siècle? En quoi mon regard à t’il potentiellement changé? Après tout, j’ai sans doute acquis un minimum de légitimité pour m’exprimer à ce sujet, moi qui ai souvent préféré les documentaires de Cousteau aux dessins animés ce qui a sans doute grandement contribué à susciter chez moi la vocation de faire de la recherche en biologie, et de devenir, de fil en aiguille, un petit peu océanographe…

Qu’est-ce qui est manifestement obsolète?

Dès les premières secondes du documentaire, la voix off se doit de préciser que les plongeurs qui évoluent par cinquante mètres de fond sont munis de « scaphandres autonomes à air comprimé » et sont complètement « délivrés de la pesanteur ». Cette description qui pourrait sans doute paraître complètement superflue aujourd’hui est déjà révélatrice d’à quel point le simple fait de montrer cela était quelque chose d’inédit à l’époque. Le documentaire dans son ensemble regorge de petites phrases du genre: « Les dauphins ne sont pas des poissons mais des mammifères, assez proches du chien. », un autre élément que n’importe qui est en mesure de savoir aujourd’hui. Mais là encore il convient de replacer la phrase dans son contexte historique: on était en 1956 (mes parents n’étaient pas encore nés…). Dans la même verve, Cousteau croit bon d’expliquer quelle est la différence entre une baleine et un cachalot. Le niveau se corse un petit peu mais de nos jours encore, beaucoup de gens sont désormais capables d’au moins distinguer une baleine d’un cachalot sans nécessairement pouvoir énumérer les critères permettant de les différencier. La première chose qu’il convient donc de bien intégrer avant de pouvoir prétendre se risquer à formuler la moindre critique sur ce documentaire, c’est que tout était nouveau dans ce film ou presque à l’époque de sa première diffusion. Les images réalisées par quelques soixante-quinze mètres de fond étaient les plus profondes jamais tournées par des plongeurs jusqu’alors et l’équipage exhibait avec fierté l’instrumentation dernier cri de la Calypso même si celle-ci pourrait bien sûr prêter à sourire aujourd’hui. Et puis, le public connaissait encore si peu la mer… Alors, non monsieur Mordillat, ce n’est probablement pas parce que Cousteau emploie les termes de « barre à droite » et « barre à gauche » qu’il ne connaissait pas son bâbord et son tribord, mais peut-être simplement parce que Le Monde du silence était le premier documentaire de ce genre à s’adresser à tous, marins ou pas.

Cousteau et ses « sbires » dans tout ça?

Bien sûr qu’il agace le commandant. Il a quelque chose de très militaire. On le sent fier voire arrogant, directif voire autoritaire et en apparence omniscient face à son équipage musclé mais comme un peu limité intellectuellement par rapport à lui. Mais peut-on vraiment lui reprocher d’incarner son rôle de l’époque? Pour le vieux papi sympathique au bonnet rouge et à la voix fatiguée qui philosophe sur le pont supérieur de la Calypso en regardant tanguer la ligne d’horizon, il faudra revenir une paire de décennies plus tard mon cher Gérard… Le mauvais jeu d’acteur de chacun des membres d’équipage les crispent au point qu’ils n’arrivent même pas à endosser leur propre rôle avec un degré de spontanéité acceptable (à part peut-être le chien dont j’ai oublié le nom et « Jojo le mérou »). Leurs expressions face-caméra sont figées telles celles des sujets sur les photos d’antan. Comme quand les gens savaient qu’il fallait être sérieux car on ne pouvait pas se permettre le luxe de prendre le risque de rater la pose. Regardons-les plonger… Mais où sont donc leurs superbes combinaisons argentées à liseré noir: celles du temps de l’Alcyone?! Ils n’ont même pas encore les combinaisons noires à liseré jaune qui m’ont fait rêver toute mon enfance. Non! ils sont tellement amateurs qu’ils ne portent que de vulgaires moule-bites… Même moi, je dois avouer que j’ai été un peu désappointé face à un tel spectacle…

« Le naïvement dégueulasse », venons-en aux faits…

Alors c’est vrai qu’il y a des trucs qui m’ont plus ou moins titillés pendant près d’une heure et demie… D’abord et avec le recul, je crois qu’on peut dire qu’il y a beaucoup de choses dans ce documentaire qui pourraient apparaître aujourd’hui comme relativement molles (regardez un vieux Dysney, ça fait pareil…). Filmer des dizaines de dauphins jouant au niveau de l’étrave pendant d’interminables minutes, ça n’impressionne plus grand monde. Mais pour avoir eu la chance de vivre ce genre de scène en vrai, je comprends tout de même qu’ils aient eu l’envie de le montrer à une époque à laquelle c’était sans doute beaucoup moins répandu que ça des images de dauphins sautant hors de l’eau. Il en est un peu de même pour la découverte de l’épave ou des moments de vie à bord affectée par la houle puis par une chaleur caniculaire… Ensuite il y a ce que je qualifierais de maladresses. On voit par exemples les membres d’équipage remonter quantité de langoustes, et pas pour la science… C’est peut-être naïf dans le sens où ils ne s’en cachent pas mais ça a le don d’être montré en toute franchise. Il y a sans doute toujours des plaisanciers et des membres de missions scientifiques qui profitent de leurs escapades en mer pour récolter des échantillons et, de temps en temps, se faire un petit festin. Il y a aussi toujours des gens qui tournent des documentaires mais qui sélectionnent peut-être de manière plus judicieuses les parties à couper au montage qu’avant. C’est un peu ce qui se passe au fameux moment où ils heurtent un cachalot adulte et qu’un petit se fait lacérer par les pales de l’hélice de la Calypso avant qu’ils se doivent de l’achever d’une balle dans la tête alors que les requins tentent tant bien que mal de s’occuper de sa dépouille. On peut penser que Cousteau et son équipage ont manqué de vigilance, mais ce qui leur vaut un « procès » aujourd’hui c’est d’avoir eu le malheur de tout montrer. De la à croire qu’il n’y a plus eu aucune collision entre un navire et une baleine ou un cachalot depuis 1955…

Même dans le film, Cousteau et ses hommes ne sont pas fiers de ce qui se passe. Ils déplorent la collision avec le cachalot et font même part de leur émotion en entendant les cris de détresse de l’animal agonisant et assisté par ses congénères. Ils semblent également regretter d’avoir à casser des coraux à coup de marteau ou d’avoir à faire péter un bout de récif corallien à la dynamite pour en faire l’inventaire. Ils le font « pour la science » et ils le font surtout à une époque à laquelle même les scientifiques travaillant sur la mer n’avaient pas encore bien conscience que leur terrain d’étude était fragile… Pour arrêter l’hypocrisie et les raccourcis abusifs, il me paraît aussi utile de préciser que de nos jours encore, certains scientifiques continuent de prélever, des bouts de coraux, quelques poissons « pour la science » mais les dégâts qu’ils occasionnent restent insignifiants par rapport à des activités lucratives, en premier lieu desquelles la pêche, même non-industrielle.

Il y a bien aussi des trucs qui apparaissent comme complètement inutiles comme lorsqu’ils s’accrochent aux tortues marines, montent sur les tortues terrestres géantes, nourrissent les poussins d’oiseaux marins au nid ou s’amusent à apprivoiser les occupants d’un récif entier en leur filant à bouffer tous les jours. Mais en fait, je dois dire que le seul moment qui m’a pour ainsi dire un peu choqué, c’est effectivement ce massacre immoral et totalement gratuit des requins venant se nourrir de feu le bébé cachalot… Cousteau et ses hommes exterminent ces requins comme de la vermine en invoquant une « haine ancestrale » de tous les marins du monde qui « détestent les requins ». C’est nul, bien sûr, mais encore une fois, on est en 1955. Paradoxalement c’est ce qui choque le plus dans ce documentaire mais c’est aussi la chose qui a probablement la moins évolué depuis. En 2015, on s’offusque presque unanimement de ce comportement barbare mais ne fait-on pas preuve de la même haine vengeresse sur la côte Ouest de La Réunion où plus près de la maison de la radio, avec les loups dans les montagnes de notre cher hexagone? Il y a peut-être des gens qui nous regarderont avec condescendance d’ici soixante ans en arguant probablement que nous étions « naïvement dégueulasses ».

Ce qui est vraiment « dégueulasse », mais pas si « naïvement » que ça…

Quand on n’est pas assez talentueux pour laisser une marque indélébile dans l’histoire, on est toujours à temps de critiquer l’œuvre d’autrui pour tenter de braquer les projecteurs sur soi… Ce qui est un peu regrettable c’est que les médias soient capables de donner sans discernement une tribune à ces gens là au point qu’une interprétation aussi simpliste et malhonnête puisse arriver à susciter des polémiques dont l’ampleur parviendrait presque à partiellement éclipser les bienfaits de l’intégralité de l’œuvre (magistrale) de Cousteau aux yeux des gens qui la connaissent peu. Ce qui est encore plus regrettable, c’est que cette fois-ci, c’est une émission « sérieuse » et pour laquelle j’avais jusqu’alors toujours eu pas mal d’affection qui a joué à fond le jeu malsain des scores d’audience… Avant de conclure, j’aimerais insister sur le fait qu’il est profondément débile de croire qu’on peut mettre sur le même plan la destruction occasionnée par la recherche et la science et celle motivée par le profit au niveau des océans. C’est d’autant plus grave que cette critique adressée presque soixante ans trop tard au Monde du silence n’a rien de naïve mais qu’elle est néanmoins belle et bien dégueulasse. C’est très probablement parce qu’il y a eu Cousteau que les gens sont aujourd’hui bouleversés par les balbutiements parfois hasardeux de sa propre carrière. Car cette œuvre a contribué à faire émerger une conscience écologique reposant sur le fait que la mer n’a rien d’une corne d’abondance comme l’a rappelé François Sarano (un ancien de la bande). Aujourd’hui, la population mondiale a presque été multipliée par trois depuis la sortie du Monde du silence et gageons que si Cousteau pouvait refaire son expédition, il n’aurait probablement plus que ses yeux pour pleurer…

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3 réflexions sur “J’ai regardé à nouveau le « naïvement dégueulasse » Monde du silence…

  1. christian verite dit :

    Je suis à 100% d’accord. Cousteau m’a fait rêver. M’a donné envie de plonger.Grâce à lui j’ai vu des choses fantastiques. Et il sont petits les critiques 60 ans après.

    Aimé par 1 personne

  2. Pingback: Ce que « Mère Nature  nous susurre à l’oreille, la permaculture et les aspirations « antispécistes … | «La Nature Des Images

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