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Revoir les Grands Causses (Partie 1)

Souvent, j’aimerais parler davantage de la région des Grands Causses. Car même si j’ai trimballé ma carcasse sous bien d’autres longitudes et latitudes au cours de ces dernières années, c’est toujours au pied du Larzac que je finis par revenir. Cette fois-ci, ce n’est que pour un temps et ce n’est d’ailleurs pas forcement à la période la plus propice pour la photo nature. Pourtant, parcourir ces grands espaces a quelque chose d’apaisant et je sillonne à nouveau avec beaucoup de plaisir des itinéraires, pour la plupart tracés par moi seul et que j’avais délaissé depuis presque deux ans maintenant. La motivation première de l’écriture de cet article consiste en fait à se questionner sur la façon qu’on a d’appréhender, avec un œil de photographe, des lieux qu’on connaît par cœur, mais qu’on n’avait pas retrouvé depuis un certain temps.

Le bocage de l’avant-causse, une vallée, une montagne, une autre vallée… (Photo Joris Bertrand)

Le bocage de l’avant-causse, une vallée, une montagne, une autre vallée… (Photo Joris Bertrand)

En fait, je crois qu’il y a plusieurs phases dans la façon dont un photographe (naturaliste ou pas) s’approprie son environnement. Il y a tout d’abord la phase dans laquelle on découvre les lieux avec un œil novice. C’est souvent une étape assez exaltante puisqu’elle nous offre des situations de prise de vue inédites. Durant cette période, on a souvent tendance à déclencher plus qu’en temps normal car c’est en procédant par essais et erreurs qu’on se créera ses repères créatifs. Dans cette relative boulimie photographique, il n’est pas rare que le pire côtoie en effet le meilleur. Mais si on fait le bilan, je crois que cette phase d’expérimentation fait la part belle à la créativité et il n’est pas rare de sortir de très bonnes images des les premiers shoots, ce qu’on pourra en partie attribuer à une possible « chance du débutant ».

L’envol de la buse variable dans la brume du matin (Photo Joris Bertrand).

L’envol de la buse variable dans la brume du matin (Photo Joris Bertrand)

Puis, débute une phase souvent un petit peu plus frustrante au cours de laquelle on devient plus exigeant à la fois avec soi même mais aussi avec les conditions de prise de vue. A titre personnel, je ne compte même plus le nombre de fois où je me suis levé aux aurores pour parcourir la campagne pendant des heures, charriant mon matériel, avant de retourner à la maison sans avoir même pris la peine de déclencher ne serait-ce qu’une seule fois. Mais il y a des jours où la faune se fait discrète, d’autres où les lumières ne nous paraissent pas assez esthétiques pour illuminer des paysages qui mériteraient d’être mieux mis en valeur pour être immortalisés. Enfin, il y a des jours où soit on manque d’inspiration, soit on a tout simplement envie de prendre l’air avant même de penser à photographier. C’est ce qui m’arrivait très souvent. L’appareil reste dans le sac à dos, près à figer une observation naturaliste ou une lumière hors du commun, tout en sachant qu’un témoignage photographique ne serait alors qu’une sorte de cerise sur le gâteau d’un petit moment de bonheur.

La pleine lune s’efface derrière la crête arborée (Photo Joris Bertrand)

La pleine lune s’efface derrière la crête arborée (Photo Joris Bertrand)

Pour finir, il y a une sorte de phase qui, bien qu’elle vienne après les deux précédentes, se trouve quelque part entre les deux en terme de sensation. C’est celle que je crois avoir eu l’occasion d’expérimenter depuis mon récent et éphémère retour en France. On connaît les lieux comme notre poche et on a suffisamment d’expérience pour y reconnaître les conditions qui sortent de l’ordinaire. Dans le même temps, il y a toutes ces choses que l’on redécouvre avec des yeux d’enfant (ou en tout cas de débutant). Cette semaine, j’ai emprunté à nouveaux certains des itinéraires que j’ai parcouru des dizaines, peut-être même des centaines de fois. Il y a bien des choses qui n’ont pas changé et dans le même temps il y en a tant que j’ai revécu comme aux premiers jours.

Echarpe de nuages dans la lueur du petit matin (Photo Joris Bertrand)

Echarpe de nuages dans la lueur du petit matin (Photo Joris Bertrand)

De manière très terre à terre, j’ai d’abord été surpris par le froid qui paralyse les lèvres et finit par engourdir le cerveau. Je suis à présent convaincu que deux ans passés à proximité des tropiques suffisent largement à désadapter un organisme aux températures négatives. D’ailleurs, est-ce le froid lui même ou l’absence de pratique, mais les chants et les cris d’oiseaux qui me paraissaient autrefois si familiers s’accompagnent désormais d’un temps de latence de quelques secondes avant que les connexions se fassent. C’est un peu comme une langue étrangère qu’on ne pratique plus et pour laquelle le vocabulaire demanderait parfois quelques instants avant de refaire surface. Et puis il y a tout le reste… J’avais presque oublié la beauté d’un vieux noyer tortueux, au milieu du bocage, de la mer de nuage enveloppant les vallées d’une brume épaisse pendant que les causses voient déjà émerger leurs surfaces vallonnées recevant ainsi la lumière dorée et rasante du petit matin. Dans ces paysages qui se tiennent à coup sûr un peu plus à l’écart de la folie des hommes que les endroits que j’ai l’habitude de fréquenter depuis, la faune est pourtant excessivement craintive. Ici, une belle photo d’oiseau ou de mammifère se mérite souvent au terme d’une approche qui n’a rien à envier à une scène de chasse préhistorique.

Renard roux en maraude, au petit matin (Photo Joris Bertrand)

Renard roux en maraude, au petit matin (Photo Joris Bertrand)

Aux aguets les chevreuils… (Photo Joris Bertrand)

Aux aguets le chevreuil… (Photo Joris Bertrand)

Pourtant, dans ce milieu qui paraît immuable, des choses continuent de changer. Les catastrophiques inondations de l’année dernière ont complètement remodelé le cours des rivières et des ruisseaux, les frelons asiatiques ont continué à progresser et j’ai pu repérer pour la première fois des nids sur ma commune d’origine. Sur le Larzac, les loups sont très probablement de retour et je continue à scruter le ciel pour apercevoir pour la première fois le vol gracieux du gypaète sur mes terres… A coup sûr, je n’aurai probablement pas le temps de mettre tout ça dans la boîte en une paire de jours. Mais cela laisse déjà présager de superbes sessions futures et ça me plaît, d’autant que l’expérience photographique acquise lors de mes voyages me permet aussi, je le ressens, d’arriver avec un regard plus mûr pour appréhender l’esthétique des scènes que j’ai sous les yeux. En attendant que la Nature Des Images redevienne, je l’espère, un petit peu plus « Nature », je remercie une fois de plus tous ses lecteurs assidus ou plus occasionnels.

Les inondations de l’année dernière ont laissé de profondes marques (Photo Joris Bertrand).

Les inondations de l’année dernière ont laissé de profondes marques (Photo Joris Bertrand)

Les frelons asiatiques continuent leur expansion (Photo Joris Bertrand).

Les frelons asiatiques continuent leur expansion (Photo Joris Bertrand)

 

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2 réflexions sur “Revoir les Grands Causses (Partie 1)

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