Opinions

Ce que « Mère Nature » nous susurre à l’oreille, la permaculture et les aspirations « antispécistes »…

Ceux qui me suivent régulièrement savent que je n’ai pas pour habitude d’utiliser mon blog en tant que tribune pour exprimer des idées qui ne sont pas en lien avec ma passion pour la photographie. En plus de la vulgarisation de ma propre recherche, il m’est cependant arrivé de faire quelques exceptions quand on assassine les dessinateurs de mon adolescence au nom d’un dieu ou lorsqu’on attaque en fourbe une des rares idoles de mon enfance qu’aura été le commandant Cousteau. Mais récemment, pas mal d’anecdotes sont venus agacer l’écologue-écologiste que je suis devenu, à la fois professionnel du domaine en tant que scientifique et sympathisant ou militant pour tout ce qui touche de manière plus générale à la cause.

Force est de constater que certains, motivés par des raisons très différentes, dépensent une énergie considérable à tenter de faire prendre une mayonnaise aux saveurs « mystico-écolo » quand il s’agit de s’exprimer sur l’environnement. D’un côté, il y a toujours ceux qui croient, et veulent faire croire que le fonctionnement de la nature ne peut qu’être appréhendé que via une dimension spirituelle, voire mystique qui vient, à un moment ou à un autre, prendre le relais d’une connaissance scientifique insuffisante. Ces idées ont toujours existées, et existeront toujours. Ce qui a plus récemment pris de l’importance me semble plus en lien avec l’évolution de la société et l’avènement de la diffusion en masse de l’information via Internet et les différents médias numériques. On trouve ainsi pas mal de pseudo-scientifiques qui n’ont jamais été autant en mesure de s’adresser à un public si vaste. Face à eux, de véritables scientifiques pourraient également tirer partie de cette situation en reprenant en main leur communication. Or, la communauté scientifique semble souvent dépassée, ou juste désintéressée par l’enjeu. Beaucoup de scientifiques se mettent eux même hors-jeu en préférant se réfugier au sommet de leur tour d’ivoire, se désengageant de toute responsabilité socio-politique, tout en continuant à réclamer de l’argent (en général public) pour continuer leur activité de recherche sans entrave. Dans le même temps, certains professionnels de l’environnement jouent la carte de la communication mais ne voient pas de problème majeur à utiliser cette fameuse enveloppe spirituelle, voire mystique (la même que celle employée par les charlatans) pour faire passer des messages, eux tout à fait rationnels et se voulant scientifiques, au plus grand nombre. A ce compte-là, on est en droit de se demander si le remède n’est pas pire encore que le mal. C’est à tout ça que je voulais réfléchir avec vous en rapportant aujourd’hui et en commentant trois cas particuliers dont j’ai récemment fait l’expérience.

Grand-mère feuillage

Grand-mère feuillage, l’âme d’une vieille peau possédant plein d’heures de vol au compteur qui a été incrustée dans un arbre dans le dessin animé Pocahontas de Disney.

« Mère Nature » nous parle… Et ce n’est pas pour de rire…

L’élément déclencheur de la rédaction de ce billet aura été mon visionnage sur les réseaux sociaux d’une vidéo qu’on pourrait qualifier de « virale » dans mes cercles de connaissances. La respectable ONG, Conservation International a fait appel à des célébrités pour assurer les voix off d’une série de clips vidéo intitulée « La nature nous parle » (Nature is speaking). Cette campagne est censée nous montrer à quel point notre planète est belle et en quoi nos activités anthropiques la perturbe. Le casting est assez impressionnant et compte notamment de véritables stars telles que Julia Roberts, Harisson Ford, Kevin Spacey, Reese Witherspoon, Edward Norton, Robert Redford ou encore Penelope Cruz. Pour la version française, « Mère Nature » avait la voix de Sophie Marceau, et c’est cette vidéo là que j’ai visionné. Sur le fond, je n’ai pas de raison de penser que cette campagne n’est pas pleine de bonnes intentions et je crois qu’il n’y a d’ailleurs pas grand chose à redire sur la rigueur du message, du moins sur le fond. Le discours consiste à dire que quoi qu’il arrive, la nature se remettra sous une forme ou sous une autre de tout ce que l’Homme pourra lui infliger mais que l’être humain, lui, ne saura s’accommoder de conditions environnementales qui deviendraient trop différentes de celles qui lui ont permis de prospérer. C’est donc en pensant à sa propre survie que l’humanité doit envisager la sauvegarde de la biodiversité car nous en faisons partie intégrante et nous en dépendons. D’un autre côté, on nous répète une fois de plus, tout un tas de choses que je crois que le grand public a fini par assimiler depuis plusieurs années. Ce n’est pas grave en soi, mais il ne faudrait pas que ça tende à lasser la fraction de la population qui n’est déjà pas très réceptive au message écologiste… La Terre a une histoire veille de plus de quatre milliards d’années et la biodiversité qui s’y est développée a connu des crises majeures d’extinction en sachant que nous pourrions être en train de vivre la sixième… Contrairement à ce qui se passe avec les climato-sceptiques, peu de gens jouissant d’une certaine couverture médiatique se risquent à nier publiquement l’érosion de la biodiversité (à part peut-être ceux qui commentent l’état actuel des stocks de poissons dans les océans…). C’est juste parce que ces personnes ont d’autres intérêts plus personnels qui leurs paraissent prioritaires et ne veulent donc pas mesurer les conséquences de leurs actes ou de ceux qui les financent.

Ici, ce qui m’a choqué tient donc plutôt de la forme du message et a trait à des aspects d’ordre plus philosophique. En effet, le premier visionnage du clip m’a un peu évoqué les passages les plus féériques de Pocahontas. Et justement, faire parler les arbres n’a en soi rien de très grave, tant qu’on reste dans un dessin animé de Disney (ou dans quelque chose du même acabit). Pourquoi donc avoir fait le choix de personnifier la nature en sorte de mère nourricière douée de conscience (et de parole) plutôt que de rapporter le même discours en employant la voie passive?! Cette « Gaïa », super-organisme à la fois bienveillant mais intransigeant menace de nous affamer ou de nous asphyxier, et ce, très bientôt si on continue de mal se comporter. Dans ce clip en effet, la Terre est en quelque sorte élevée au rang de divinité miséricordieuse. Ce qui est à l’origine un message simple et rigoureux se voit donc édulcoré dans une enveloppe que j’ai envie de qualifier de molle, polluée d’une teinte irrationnelle. Certains répondront que c’est parce que le message se transmet ainsi de manière plus efficace quand il est romancé, voire spiritualisé… En ce qui me concerne, ça me fait le même effet que quand je me force à lire Pierre Rabhi… Bien sûr, il est philosophiquement confortable d’imaginer la planète comme une mère fragile qui nous nourrit plutôt que comme un cailloux recouvert d’un mince terreau plus ou moins fertile qu’on (sur)exploite. Dans le même temps, je trouve que considérer la Terre de la sorte a pour conséquence de considérablement affaiblir la portée du message et je m’inquiète du fait que cela semble devenir une norme qui n’interpelle plus grand monde. En raisonnant ainsi, ne fait on pas le premier pas vers la passivité et la lâcheté en acceptant que nous ne sommes de toute façon pas individuellement responsables de ce qui pourrait nous apparaître alors comme une destinée inexorable face à laquelle on n’aurait rien d’autre à faire que d’espérer un apaisement du courroux d’une puissance sur laquelle nous avons aucun moyen d’action?

La permaculture: un noyau qui croule sous le bon sens, souvent enveloppé d’une enveloppe pour laquelle c’est beaucoup moins le cas…

Le second sujet qui m’a fait comprendre qu’il y avait parfois des incohérences notables entre le fond et la forme de la question « écologique » et la façon suivant laquelle certaines personnes veulent l’envisager, c’est la permaculture. Il y a quelque temps, j’ai assisté, ici en Australie, à une conférence qui était donnée par une de ses pratiquantes assidues (et visiblement reconnue). Elle était d’ailleurs tellement passionnée par le sujet qu’elle est devenue consultante professionnelle en la matière. En gros, si vous êtes disposés à vous assurer ses services, l’intervenante designe (de manière intelligente (?!)…) votre jardin afin qu’il soit en cohérence avec les préceptes de sa pratique. L’idée de base de la permaculture, c’est de mettre à profit de façon durable, son environnement local immédiat afin d’en obtenir ressources (naturelles) et bien-être. Plus concrètement, cela consiste par exemple en un aménagement harmonieux de son jardin de sorte que les plantes comestibles y poussent et qu’elles vous soient accessibles par ordre d’importance relative. Dans les faits, c’est aussi ce que font de manière intuitive mes grands-parents dans leur potager depuis des années. Mais selon une démarche similaire à celle qui voudrait requalifier d' »ayurvédique » un peu tout ce qui porte la mention « remède de grand-mère”, cet ensemble de pratiques se basant en grande partie sur le bon sens le plus élémentaire nous a ce jour là été introduit sous la forme d’une soupe confuse assortie d’un (sacré) brin de spiritualité (majoritairement orientale). Au passage, j’ai toujours été amusé de voir à quel point ce qui touche à la spiritualité orientale a le don de passer pour intelligent et digne de respect dans nos sociétés occidentales modernes alors qu’il en est de même avec ce qui touche à la « spiritualité » occidentale, et notamment chrétienne, au sein de la nouvelle bourgeoisie taïwanaise…

Le concept de permaculture a été formalisé par des australiens qui ont par la même occasion un peu intellectuellement voulu « privatiser » l’ensemble des bonnes pratiques au jardin. Ce jour là, le public était quasi-exclusivement composé de scientifiques et notamment d’écologues dont beaucoup sont assez sensibilisés à l’agro-écologie. En filigrane, on sentait qu’il était suggéré aux scientifiques de s’inspirer davantage d’un concept formalisé dans les années 70 plutôt que de s’obstiner avec une agronomie plus classique, vieillissante et probablement dépassée. On pouvait donc ressentir une certaine tension dans la salle, entre une intervenante d’une apparente bonne foi mais déconnectée de la réalité et engluée dans une idéologie personnelle dérangeante, face à une communauté scientifique fermée et condescendante dont pas mal de représentants préféraient quitter la salle au fur et à mesure de l’exposé plutôt que de prendre la peine d’assister à la conférence jusqu’au bout et d’engager la discussion. L’agro-écologie est une science et pourrait sous bien des aspects se recouper avec « sa » permaculture (sans le côté mystique et quelques autres petits détails). Mais alors que les scientifiques auraient sans doute du, et pu adopter une attitude pédagogique mais ferme, ils ont plutôt choisi le mépris face à un discours manquant d’objectivité et de rigueur. J’ai moi même été berné car si j’avais déjà quelques idées vagues de ce qu’était la permaculture, je l’avais a priori associé à une sorte d’agro-écologie pour hippies irrémédiablement accompagnée de cette même enveloppe mystique. Cette intervention n’avait d’ailleurs fait que confirmer mes préjugés et ce n’est qu’en me documentant après coup, que j’ai pu vérifier que la permaculture est, dans ses fondements, moins idéologique et plus proche de l’agro-écologie que la manière dont elle nous avait été présentée ce jour là.

Antispécisme?

Le dernier point sur lequel je souhaitais réagir, je l’ai entraperçu à « Nuit Debout », place de la République, à Paris. Je ne m’y suis pas rendu en personne pour la simple et bonne raison que nous résidons en Australie, mais nous avons installé cette petite révolution qu’est l’application Périscope. Pour le meilleur et pour le pire, l’information circule plus vite que jamais et la contestation sociale se dématérialise… N’en déplaise à nos élus de l’opposition, à l’autre bout du monde, on peut très bien se rendre à « Nuit Debout » le jour et se lever pour partir bosser la nuit… Un jour, nous avons par exemple suivi avec curiosité une interview de militants antispécistes.

A première vue, nous avons eu du mal à comprendre en quoi les antispécistes se démarquaient des végétaliens. Mais leurs revendications sont en fait plus ambitieuses. Leur crédo, c’est d’abolir la barrière entre espèces de sorte que tous les animaux aient droit au même respect que les hommes. Ils prônaient donc un arrêt total de l’élevage et la consommation de viande, de même que des œufs ou encore de miel… Si je ne peux qu’admirer une telle capacité d’abnégation, le biologiste que je suis voudrait également pointer du doigt quelques incohérences dans cette vision. Premièrement, un « antispéciste » digne de ce nom devrait probablement appliquer sa conception du monde à l’ensemble de la biodiversité, et pas seulement aux espèces animales (parmi lesquelles il inclut a priori l’Homme). L’antispécisme deviendrait alors problématique car on ne pourrait plus « exploiter » les végétaux non plus. C’est là que le bât blesse car sur quelle base peut-on établir que les végétaux ne souffrent pas non plus des mauvais traitement que leurs infligent les Hommes? Et on se frotte alors à un autre problème de ce raisonnement car abolir l’exploitation de certaines espèces par les autres impose aussi de s’opposer à la prédation ou encore à l’herbivorie dans tout le règne animal. Le lion n’aurait-il donc plus le droit de manger la gazelle? Bien sûr, le lion n’a pas le choix alors que l’Homme, omnivore, peut devenir végétarien, voire végétalien. Car lui, il a l’intelligence de s’appliquer ce genre de mode de vie. Et c’est un petit peu là que j’ai tendance à penser que le serpent se mord la queue. Car en se voulant l’égal des autres espèces (enfin juste des autres animaux…) l’homme impose à son environnement, une vision anthropo-centrée à l’extrême dans laquelle il continue à dicter sa loi, de manière quasi-divine, s’étant désormais auto-persuadé de la bienveillance de sa supériorité.

Bilan: que ce soit en tant que science ou en tant que cause, l’écologie nécessite plus de pragmatisme que de mysticisme…

Les trois exemples mentionnés ci-dessus sont assez symptomatiques de la façon dont l’être humain envisage parfois l’écologie (en tant que science et en tant que cause), même quand il croit la considérer avec bienveillance. Premièrement, même les ONG les plus sérieuses n’ont toujours pas intégré qu’il serait plus rigoureux d’utiliser la voix passive plutôt que de tendre le micro à « grand-mère feuillage », ou plutôt « Mère Nature ». Cela n’empêche en rien de continuer à montrer en quoi la nature est belle (et d’user de tous les superlatifs, images somptueuses et autres musiques grandioses pour en attester). Deuxièmement, même une pratique a priori compatible avec une centaine rigueur éthique et scientifique peut-être passablement entachée par une idéologie à la fois subjective et peu rigoureuse de la personne qui la présente et ça, c’est nuisible pour le crédit de l’écologie en tant que science et en tant que cause. Troisièmement, adopter des modes de vie même drastiques ne fait probablement jamais de nous des gens irréprochables et risque de toute façon de décourager l’évolution de la pensée et des actes du plus grand nombre. Le simple fait de s’interroger est déjà un signe d’action et vouloir en son âme et conscience changer ses pratiques en tant que jardinier ou ne serait-ce que réduire sa consommation de viande en fait partie. Mais faire son auto-critique et voir émerger ses propres contradictions, c’est hélas sans doute de ça que les individus ont peur. Est-ce là que la dimension spirituelle pourrait avoir une quelconque utilité? Personnellement, je crois que ni la préservation de l’environnement, ni l’agriculture (quelque soit l’échelle à laquelle on la pratique), ni la conception philosophique qu’on occupe en tant qu’espèce au sein de la biodiversité n’ont en tout cas besoin de mysticisme. C’est à ce niveau sans doute que les scientifiques du domaine et autres professionnels de l’environnement se doivent donc d’être exemplaires. Il serait juste irresponsable de les voir se mettre en marge de la société en arguant que la nature est de doute façon trop complexe pour devoir être expliquée au commun des mortels. D’un autre côté, je suis exaspéré de voir que certains engagent des moyens considérables pour communiquer en employant un vocabulaire proche de celui des incompétents, voire des charlatans qui ont tout à gagner de voir l’emploi de la spiritualité comme un ciment malsain entre la réalité et l’idéologie et utilisent tout ce qui touche de près ou de loin à l’écologie pour arriver à leurs fins.

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2 réflexions sur “Ce que « Mère Nature » nous susurre à l’oreille, la permaculture et les aspirations « antispécistes »…

  1. Oula,je te sens un peu remonté ! Et je suis assez d’accord avec toi…

    Cependant que reproches-tu à Pierre Rabhi ? Même si ses livres sont un peu répétitifs, je trouve que beaucoup de ses arguments tiennent la route et sont assez pertinents.

    Pour « l’antispécisme », je comprends leurs revendications, et je comprends ton point de vue… au final tout ça ne serait-il pas seulement un problème de terme ?

    Aimé par 1 personne

    • J’ai beaucoup de sympathie pour ces gens qui se démènent dans les associations ou d’une manière générale, qui cherchent, chacun à leur échelle à faire changer les choses. Mais comme je l’expliquais, c’est souvent l’enrobage et le discours qui me dérange, qu’ils invoquent de la spiritualité en toute honnêteté ou qu’ils cherchent à exploiter la crédulité des gens. Pour le cas particulier de Pierre Rabhi, il a des arguments solides et je respecte son oeuvre, mais je trouve son discours souvent très flou voire ambigu. Mais bon, encore une fois, reconnaissons que ce monsieur agit. 😉

      Aimé par 1 personne

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